Emeutes du mois de mars : Un an après, la juste reste au point mort

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Ce 3 mars 2022 marque le premier anniversaire des manifestations spontanées dans plusieurs villes du Sénégal. Un an après, le besoin de vérité et de justice reste urgent pour les familles des 14 personnes tuées dont 12 à la suite de tirs par balles par les forces de défense et de sécurité, ont déclaré Amnesty International, la Ligue Sénégalaise des Droits de l’Homme (LSDH), et la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (RADDHO) à l’occasion du lancement de la campagne ‘Ensemble, demandons justice pour les victimes de la répression violente des manifestations au Sénégal’.

Le gouvernement avait annoncé en avril 2021, lors d’une conférence de presse, l’ouverture d’une commission d’enquête pour établir les circonstances de ces incidents et sanctionner le cas échéant les responsables. Mais aucune information n’a été donnée sur la mise en place de cette commission d’enquête et au mois de décembre 2021, le président de la République Macky Sall a annoncé qu’elle n’était plus à l’ordre du jour, et qu’une procédure judiciaire avec des enquêtes sur ces incidents était en cours.

« Il n’y a plus de temps à perdre. La justice doit faire son travail en toute indépendance et rapidement pour établir les faits et les responsabilités et juger les éléments des forces de défense et de sécurité qui se sont rendus coupables d’utilisation excessive de la force et d’homicides illégaux » a déclaré Seydi Gassama, directeur de la Section Amnesty International au Sénégal.

« Les autorités sénégalaises doivent être transparentes sur l’évolution de l’enquête en cours, faire suite aux plaintes déposées par certaines familles de victimes et permettre aux victimes et leurs familles de participer au processus judiciaire. L’impunité de l’usage excessif de la force au Sénégal, y compris l’usage illégal d’armes à feu doit cesser », a déclaré Sadikh Niass, Secrétaire Général de la RADDHO.

Parmi les victimes, Cheikh Wade, un tailleur de 32 ans, qui a été tué par balle aux Parcelles Assainies, un quartier de Dakar, par les forces de l’ordre. La vidéo de sa mort a largement fait le tour des réseaux sociaux et des médias au Sénégal et dans le monde. Sur la vidéo authentifiée par Amnesty International, on peut voir un agent de Police viser et tirer sur Cheikh Wade. Une voiture de police vient ensuite au niveau du corps puis le dépasse, sans lui porter secours. La famille de Cheikh a porté plainte devant la Cour d’Appel de Dakar et le dossier n’a, à ce jour, connu aucune suite. Sa famille attend toujours que justice soit rendue.

« Tout ce que nous voulons ce sont des réponses sur la cause de la mort de mon frère. Nous voulons que justice soit faite pour lui et les autres victimes, et connaître les raisons pour lesquelles la police lui a tiré dessus », a précisé Abdoulaye Wade, frère de Cheikh Wade.

Cheikh Massiré Coly, dont le fils Cheikh Coly (20 ans) a été la première personne tuée lors de ces manifestations, le 3 mars 2021, dans la ville de Bignona (région de Ziguinchor) abonde dans le même sens : « La brigade de recherches [de la gendarmerie] est venue chez moi après la mort de mon fils ; ils m’ont entendu en mars 2021 et depuis lors il n’y a pas eu de suite. Les autorités politiques nous ont fait venir à Dakar en mai 2021 pour parler de ces incidents avec d’autres familles de victimes, mais tout ce que je veux c’est la justice pour la mort de mon fils. Rien de plus. »

Une tendance à l’impunité

Au cours de ces dernières années, les procédures pour usage excessif de la force ou homicides illégaux par les forces de police sont rarement arrivées à leur terme au Sénégal. La mort de Fallou Sène, étudiant, tué par balles par la police, le 15 mai 2018, lors d’une manifestation à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, n’a ainsi toujours pas été élucidée, malgré l’ouverture d’une enquête. L’impunité pour les cas d’usage excessif de la force contre des manifestants risque de faire souche si les responsabilités ne sont pas établies pour les manifestations de mars 2021 et que les réparations dues aux victimes et la garantie de non-répétition ne sont pas assurées.

Les autorités sénégalaises doivent garantir que les forces de défense et de sécurité respectent et protègent le droit à la vie et le droit à la réunion pacifique de la population sénégalaise en conformité avec les Lignes directrices de la Commission Africaine des droits de l’Homme et des Peuples pour le maintien de l’ordre par les agents chargés de l’application des lois lors des réunions en Afrique. Lors de manifestations, celles-ci ne doivent avoir recours à la force que de manière exceptionnelle et proportionnée, et en particulier ne doivent avoir recours à l’utilisation d’armes à feu que lorsqu’il y a danger imminent pour leur vie ou la vie d’autrui. Toute violation par un membre des forces de défense ou de sécurité doit faire l’objet d’enquêtes, de poursuites et doit être punie.

« La liberté de réunion pacifique est clairement garantie par la constitution et le droit international. Les forces de sécurité et de défense doivent respecter et faciliter l’exercice de ce droit par la population. », a déclaré Samira Daoud, directrice d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre.

« Les autorités judiciaires doivent diligenter l’enquête sur les violations commises par les forces de défense ou de sécurité durant les manifestations pour qu’elle arrive à son terme le plus rapidement possible, que les responsabilités soient clairement établies, et que des réparations soient envisagées pour les familles éplorées », a déclaré Alassane Seck, Président de la LSDH.

Complément d’information :

Les manifestations de mars 2021 ont fait suite à l’arrestation par la gendarmerie de l’opposant politique Ousmane Sonko, alors qu’il se rendait à une convocation judiciaire dans le cadre d’une plainte pour viols. L’arrestation a eu lieu après un mois de tensions, dans le contexte de la levée de son immunité parlementaire et de l’arrestation arbitraire de plusieurs membres de son parti Pastef-Les Patriotes et de la société civile.

14 personnes ont été tuées au cours des 5 jours de manifestations et près de 600 personnes ont été blessées selon la Croix-Rouge Sénégalaise. Des individus en civil armés de bâtons, de gourdins et d’armes à feu ont par ailleurs été observés sur plusieurs sites en train de battre des manifestants sous le regard des forces de sécurité et ont même utilisé des armes à feu dans certains lieux de la capitale.

L’accès à Internet a également été restreint et les signaux des télévisions WALF TV et SEN TV ont par ailleurs été coupés pour 72 heures par le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA) qui avait mis en garde dans un communiqué ces deux chaines locales et une autre, la 2STV, en déclarant avoir constaté dans leur retransmission, des « appels répétés au soulèvement populaire en diffusant des images d’insurrection en boucle », et les appelant à « cesser cette couverture irresponsable ».

Dans un discours datant du 5 mars 2021, le ministre de l’Intérieur avait qualifié les manifestations d’« actes de terrorisme et de banditisme » et dénoncé la présence de « forces occultes » derrière ces manifestations.

Le 8 mars 2021, Ousmane Sonko avait été libéré provisoirement par la justice sénégalaise, et placé sous contrôle judiciaire.

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