Ousmane Sonko, les limites d’une popularité façonnée sur le digital

0

Arrivé 3ème lors de la dernière élection présidentielle, Ousmane Sonko est devenu une réalité politique incontestable. Jadis inspecteur des impôts et domaines qui a fait une bonne carrière dans l’administration sénégalaise, aujourd’hui chef de parti de renom, le jeune leader politique a constamment gagné en audience et en popularité. Cependant, malgré son influence auprès des jeunes qui reste intacte, et nonobstant ses discours mobilisateurs, le président de Pastef semble n’être plus le « messie » longtemps attendu. Sa popularité a pris un sacré coup avec l’affaire de Sweet Beauté, et ses sorties récurrentes contre les institutions, son langage guerrier qui fait tiquer parfois, ne militent pas en sa faveur auprès d’une certaine couche de la population.

Peu connu sur l’échiquier politique il y a quelques années , Ousmane Sonko est en quelque sorte une « création de Macky Sall ». Sa radiation de la fonction publique, le 30 août 2016a signé la mise à mort d’un fonctionnaire, en même temps qu’il a acté l’éclosion d’un « loup » politique. Perçu comme un leader véridique, redoutable de par ses sorties mettant en cause le gouvernement de Macky Sall, à travers ses incriminations récurrentes contre des magouilles fiscales et la mauvaise gestion, l’ex inspecteur des impôts sera propulsé au-devant de la scène par la force des circonstances. C’est ainsi qu’un an plus tard, M. Sonko va obtenir son ticket d’entrée à l’Assemblée nationale avec un score de 37.705 voix, faible certes mais suffisant pour lui donner un siège grâce au plus fort reste. C’est la naissance d’un opposant politique redoutable.

 

Une popularité bâtie sur des déclarations courageuses et nationalistes

Ailleurs comme sous nos tropiques, la fin continue de justifier les moyens. Sur le plan politique, cette fin constitue en effet le désir de se propulser et de réduire à néant son vis-à-vis, peu importent les voies recourues. Les conjonctures socialement difficiles aidant, Ousmane Sonko n’a pas eu de difficultés à surfer sur la vague de déceptions et de désenchantements enchainés depuis l’élection du président Sall en 2012. Le ralliement d’une bonne partie de l’opposition à la cause du Chef de l’Etat, la perte de vitesse du parti démocratique sénégalais (PDS), la liquidation du maire de Dakar Khalifa Ababacar Sall, voilà entre autres des raisons qui expliquent la popularité de Sonko qui en un temps record est devenu un véritable phénomène politique.

Avec l’éclipse d’Idrissa Seck- qui préférait manier sur le silence et ses sorties intermittentes- et la neutralisation de l’appareil du PDS grâce à l’exhumation de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI), l’ex haut fonctionnaire de l’Etat s’impose sans difficultés sur le landerneau politique. Ses discours qui rappellent Thomas Sankara, ses références à Cheikh Anta Diop et sa réclamation de l’héritage de Mamadou Dia, vont réussir à faire adhérer à sa cause une jeunesse « rebelle » et une classe intellectuelle nostalgique du nationalisme. Si le jeune homme politique a réussi la prouesse d’arracher un grand soutien en si peu de temps, c’est qu’il a osé sortir des sentiers battus de la politique traditionnelle qui manque souvent de pertinence. Il documente toutes ses allégations, les illustre à l’aide de statistiques, sort les cafards du régime, attaque frontalement les dirigeants, et innove en écrivant des brûlures qui, non seulement mouille les autorités étatiques, tout en appelant à une indépendance effective tant sur le plan politique que sur le plan de la gestion des ressources pétrolières, gazières et minières.

Une image de probité, des ambitions surréalistes

C’est factuel, les assertions d’Ousmane Sonko sont pertinentes et convainquent quand il s’agit de dénoncer les pratiques hétérodoxes du régime en place. Avec lui, le débat politique est technicisé avec ses révélations et ou déballages documentés. Sans exagérer, le niveau des palabres a monté de plusieurs crans grâce à ce jeune leader politique. A l’image entachée des gens du pouvoir, ceux qui l’ont déjà pratiqué et ceux qui le pratiquent actuellement, Ousmane Sonko aime brandir des mains immaculées. Il peut se targuer d’avoir servi au plus haut sommet de l’Etat sans trainer des casseroles; ce qui rend difficile sa neutralisation d’ailleurs. Cette probité adossée à une maitrise des questions à enjeux, à travers lesquelles il étale toute sa culture, lui vaudront une bonne presse au niveau de l’opinion notamment auprès de la jeunesse. La volonté de rupture avec le système- mot qu’il aime tant prononcer- va le propulser au sommet de son art…politique.

Cependant, il y a lieu de retenir que la plupart de ses sorties revêtent un caractère populiste. S’il est vrai qu’en tant que praticien des impôts et domaines, l’homme jouit d’une maitrise assurée sur plusieurs questions liées à notre économie, il n’en demeure pas moins vrai que de nombreuses allégations du député sont sinon populistes du moins surréalistes. Sinon comment interpréter la déclaration d’Ousmane Sonko quand il avance que le salaire des enseignants doit être revu à la hausse là où l’actuel gouvernement considère que ces derniers sont victimes de leur nombre et que, techniquement, aucun alignement avec les autres corps n’est guère possible?

Sweet Beauté, l’affaire qui cisaille l’influence du patron de Pastef

Avec le ralliement d’Idrissa Seck à Macky Sall, le 1er novembre 2020, Ousmane Sonko était devenu de fait le chef de l’opposition. D’ailleurs, beaucoup de frustrés de chez Seck avaient fini par déposer leur balluchon dans son camp. La nature ayant horreur du vide, le député et ancien inspecteur des impôts, a vu sa cote de popularité grimper vertigineusement. Tout semblait rouler sur du tapis, avant que ne survint l’affaire Sweet Beauté qui remet tout en question. Rebelote! Une accusation de viol contre Ousmane Sonko, le très probe. Qui ‘eut cru? Une puante affaire pour quelqu’un qui tirait sa principale force dans sa probité, laquelle ne faisait l’ombre d’aucun doute. Même si la piste du complot est brandie, à force de preuves apparemment irréfutables, ce dossier a laissé une véritable balafre sur l’image du principal opposant de Macky Sall.

Certes, Ousmane Sonko a pu se tirer des griffes du pouvoir. Mais il lui reste un autre combat, aussi important, et qui est la restauration de son image auprès des couches autres que les jeunes. Il n’y a point de doute qu’il a perdu des soutiens au niveau de la gente féminine ou féministe- comme il en a gagnés auprès de la jeunesse. Si sa survie politique a été assurée jusque-là, c’est justement parce que ces jeunes ont cru en son innocence et se sont érigés en boucliers contre sa mise à mort politique. Toutefois, il s’apprêterait à une lecture erronée que de penser que les évènements de mars 2021 ont été dictés par la seule popularité du leader de Pastef. Il y a aussi d’autres facteurs X, tels que la conjoncture de la pandémie à covid-19, qui avait fini par plonger tout un peuple dans la dèche.

Un maitre des réseaux sociaux face à la réalité du terrain

Ousmane Sonko est indubitablement le plus populaire des hommes politiques sénégalais sur les réseaux sociaux. Il compte plus de soutiens et ses lieutenants, dont des influenceurs très suivis, des rappeurs et activistes reconnus, font de lui le Maitre des R.S. Son audience est telle que le leader de Pastef se suffit pour la plupart du temps à faire des directs sur sa page Facebook au lieu de recourir aux médias traditionnels. En vérité, Sonko fait l’information, oriente le débat à sa guise et réussit toujours à atteindre une masse critique de followers. Cependant, pour bien des raisons, cette popularité « virtuelle », cette prédominance de l’opposant sur ses adversaires du pouvoir y compris le président Sall, tranche nettement avec la réalité des faits. Ses revers devant la justice sur des dossiers comme celui des 94 milliards CFA présumés détournés par Mamour Diallo et celui de Frank Timis/Aliou Sall, son implication dans l’affaire Tahibou Ndiaye, ses reniements par rapport à sa posture d’antisystème ont malmené sa cote de popularité. Aux yeux de beaucoup, Ousmane Sonko n’est pas trop différent des autres, dès lors qu’il s’allie à Wade et à d’autres dont les Sénégalais n’oublient toujours pas leurs faits d’armes quand ils étaient aux affaires.

Même s’il a progressé en 2019 en arrivant troisième lors de la présidentielle, avec un score de 15%, la popularité du technocrate est aujourd’hui écornée. En dehors de Facebook, les couches dominantes que sont les femmes et les gens du monde rural, ne perçoivent pas les messages de Sonko de la même manière que les jeunes et les citadins. Comme c’est toujours le cas, dans ces contrées lointaines, ces milieux déshérités et quasiment coupés du reste du pays, le pouvoir reste maitre et règne sans partage. Les échos « Sonko » y parviennent certes mais au lieu du vrai phénomène qu’il est, on le considère plutôt comme un épiphénomène. Il suffit d’interroger les résultats de la dernière élection pour se rendre compte que l’homme est connu, parfois très même, mais que sa popularité est sujette à polémique dans le Sénégal des profondeurs. L’autre fait marquant est que, bernés ou pas, parmi ceux des classes d’âge avances qui avaient cru en lui, il y en a qui ont retourné leur veste à cause de l’affaire « Sweet Beauté ». Et ce n’est pas demain la veille que l’on cessera de penser à cette accusation de viol à la simple évocation du nom d’Ousmane Sonko.

Par Khalifa Ababacar Gaye/SeneNews

Leave A Reply

Your email address will not be published.